France Gauthier | Présence et détachement
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Présence et détachement

Présence et détachement

Dans ma compréhension à un autre niveau de la vie, l’attachement est une des deux sources principales de tous nos maux, l’autre étant la peur. Et quand on a peur de se détacher, parce qu’on a peur du manque, peur de perdre une personne, un statut social, les rôles qu’on joue, nos objets, les lieux de vie… auxquels on est attaché, ça décuple la souffrance!

Je viens de vivre mon plus grand détachement à vie. Laisser partir ma belle amie Anne-Marie a été le dernier des grands lâchers-prise que j’ai eu à faire… et le plus libérateur aussi! Depuis son départ, je me pince. J’en suis la première étonnée, mais je vais bien. Très bien même. Je me suis posée la question à savoir si j’étais normale. Je me suis même sentie un peu coupable de ne pas être atterrée par son départ. Pourtant, dans les semaines avant qu’elle meurt, la simple pensée de ne plus pouvoir l’appeler pour partager avec elle une anecdote, une inspiration, une émotion, une incompréhension… me serrait la poitrine jusqu’à en suffoquer. Je me suis alors rendue compte que seules mes pensées pouvaient me blesser. Parce que dans un état de présence total à ce qu’on vivait ensemble jusqu’à la fin, je me sentais parfaitement bien. Même quand je devais lui prendre la main pour la soutenir pendant une crise de douleur ou un moment de découragement, je restais alignée, dans la compassion de ce qu’elle traversait, sans tenter de changer quoi que ce soit à la situation.

Ce n’est pas l’absence de l’autre qui nous fait souffrir, mais plutôt l’idée qu’il ou elle ne sera plus là physiquement pour nous. Chaque pensée qui nous ramène en arrière ou nous projette en avant est souffrante. Chaque fois qu’on se dit : « Ah, j’aimais tellement faire tel ou tel autre truc avec cette personne, j’aimais tellement nos échanges, j’aimais tellement entendre son rire, et je ne pourrai plus faire ceci et cela avec elle… », on se blesse volontairement. La nostalgie fait des ravages et peut laisser de profondes cicatrices.

Comment faire autrement? Je n’ai pas la solution magique, mais un exercice que je pratique depuis très longtemps m’aide beaucoup : LA PRÉSENCE. C’est en mettant toute mon attention sur ce que j’aime faire, moi France Gauthier, que j’ai retrouvé presqu’instantanément ma joie. Par exemple, le premier matin que je me suis retrouvée seule à l’écurie (que nous avions achetée ensemble pour y créer des projets communs), j’ai passé deux heures à prendre soin des chevaux, à les caresser, dans la conscience de chaque petit geste que je posais, chaque coup de brosse, chaque regard partagé avec eux, chaque réaction… À un certain moment, j’ai eu la sensation très nette qu’Anne-Marie était avec moi (en moi, même) et qu’elle les brossait à travers mes mains. Cet instant de communion m’a fait sourire. « On ne meurt pas », que je me suis rappelée, et j’ai poursuivi ce que je faisais sans attente de la ressentir à mes côtés chaque fois que je vais l’écurie.

Je l’ai sentie près de moi, comme ça, pendant plusieurs jours. Puis, sa présence s’est comme dispersée (elle a sans doute plein d’autres choses à faire!), jusqu’à devenir des petits flashs de temps à autre, comme des clins d’oeil qu’elle m’envoie pour me montrer qu’elle est « au paradis » et avec moi à la fois. Mais pour combler son absence physique, je porte mon focus sur la présence à chaque geste, ici, maintenant, à chaque instant, ce qui me maintient dans une joie profonde et une grande légèreté. Je le répète, ce n’est pas l’absence de l’autre qui fait mal, mais notre pensée orientée dans un autre espace-temps. Notre mental, qui veut nous ramener constamment dans le passé et qui appréhende le futur, nous torture. Bien sûr, on se préparait à son départ depuis des mois, voire des années. Bien sûr, on avait de l’entraînement. Bien sûr, je travaille sur mes émotions depuis 20 ans, mais malgré tout ça, je ne savais pas comment je réagirais à son départ.

La bonne nouvelle là-dedans, c’est que tout ce travail sert aujourd’hui. On n’a pas passé les 15 dernières années à vouloir devenir de meilleures personnes pour rien. Ces milliers d’heures de méditation, de contemplation, d’écriture inspirée, de conscience de soi, justement pour pratiquer la présence et le détachement, ça finit par payer. Et le gros lot qu’on en  récolte, c’est la sensation de liberté pure. Rien ni personne ne peut nous enlever cette liberté chèrement acquise quand elle reprend ses droits après un tel processus d’épuration. Parce que la vraie liberté, tout comme le vrai amour, ne peut se vivre que dans la présence et le détachement!