France Gauthier | Moment présent ou présence au moment ?
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Moment présent ou présence au moment ?

Moment présent ou présence au moment ?

 

Pour faire suite à la chronique sur le vide, il m’est venu l’inspiration de partager avec vous ma vision concernant ces deux mots très en vogue en ce début de 21ème siècle : Moment Présent.

On les utilise à toutes les sauces, quand un proche, un ami, un collègue, une connaissance éprouve des difficultés. On les lance sans retenue à tous ceux qui vivent des angoisses existentielles, un deuil, une séparation, une dépression ou tout autre problème de ce type. « Moment Présent » est devenu la solution à tout et à rien. À cela s’ajoute : «Tout est parfait », comme si vivre une période de détresse était aussi parfait que de baigner dans un état de grâce perpétuel.

En soi, je ne conteste pas le concept du moment présent, ni la perfection de la vie en tout temps et en toutes choses. Seulement, il y a une nuance entre vivre le moment présent quand ça fait mal en se disant que tout est parfait et ressentir la perfection du moment quand on se retrouve devant un défi qui nous apparaît insurmontable.

Pour l’avoir expérimenté à plusieurs reprises, je peux vous dire que tout n’était pas parfait quand j’étais pliée en deux dans mon lit, souffrant d’un mal de plexus à m’en couper le souffle, à pleurer ma vie pour une peine de trahison ou d’abandon. Alors, qu’est-ce que ce fameux moment présent peut nous apporter pour qu’on puisse dire « Tout est parfait! »

J’ai longtemps tenté de comprendre ce que signifiait le moment présent. Parce que je suis une cérébrale un peu obsessive, je tentais de saisir ce moment, quand je prenais enfin quelques minutes pour stopper ma course effrénée. Je voulais le capturer, pour mieux l’observer, mais il ne cessait de fuir. La simple pensée de vouloir vivre ce moment présent me donnait le vertige, autant que d’essayer d’imaginer l’infinité de l’univers, sans début ni fin ! Puis, un jour, je me suis entendue dire à mon ami Simon, avec qui j’ai régulièrement ce type de discussion philosophique, « qu’il est impossible de rester dans le moment présent puisqu’il est toujours passé quand je tente de vivre. Et l’autre moment présent qui suit aussi, et l’autre, et l’autre, dans une succession sans fin de moments présents qui m’échappent sans cesse, comme l’eau d’une rivière qui coule entre nos doigts sans qu’on puisse l’attraper. »

Puis, j’ai un de ces petits éclairs de compréhension qui me tombent parfois dessus, quand je suis prête à les recevoir. « Ce n’est pas tant de vivre le moment présent qui est important, mais d’être présent au moment ! »

C’est niaiseux, allez-vous me dire, on joue avec les mots ici! Eh bien oui, je joue avec les mots, parce qu’ils ont parfois une toute autre signification quand on les inverse. Pour moi, être présente au moment, qui se déroule sous mes yeux et qui m’offre une gamme de sensations, m’apparaît beaucoup plus facile que de tenter de capturer le moment présent. Être présente au moment, c’est accepter que je sois parfois en état de grâce devant un paysage magnifique ou des enfants qui jouent, et parfois en crise existentielle devant un vide inattendu, et de me permettre de vivre les deux, à fond, sans juger. Être présente au moment, c’est cette fameuse position de l’observateur pour rester en maîtrise de nos émotions quand on accompagne un être en déséquilibre, question de ne pas sombrer avec lui. Ou quand on tangue soi-même sur ce même fil hasardeux qu’est la Vie, en se rappelant que tout passe. Être présente au moment, c’est m’accorder des écarts de conduite, quand je l’échappe et que je pars dans ma tête, ratant du coup une belle occasion de présence.

Dernièrement, j’ai passé beaucoup de temps avec ma mère vieillissante, qui n’en a peut-être plus pour très longtemps sur ce plan. Être présente au moment, dans ce cas, malgré la tristesse de sa condition, m’a beaucoup allégé la tâche. Quand on ne pense à rien d’autre que juste être là, présent, quand on ne trépigne pas d’impatience pour enfin faire quelque chose de plus excitant, quand on ne juge pas la situation de l’autre, on retrouve dans cet espace de présence des semences de joie qu’on aurait jamais vues autrement.

Voilà le trésor qui se trouve dans cette présence. Être présent au moment, quel qu’il soit, nourrit des parcelles de joie en soi, qui grandissent avec la pratique, même dans les instants les plus douloureux. Et il y a mille façons de cultiver la présence. La compagnie des animaux, qui nous offrent un miroir grossissant de cet état, en est une. La marche en forêt, la méditation, la contemplation, le travail manuel, le jeu… en sont d’autres. Il ne reste qu’à choisir!

On m’a dit un jour que tout se devait d’être joyeux dans la vie. M’entraîner à la présence, à chaque instant, est le truc le plus efficace que j’ai trouvé pour y arriver.