MOURIR AVEC GRÂCE
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MOURIR AVEC GRÂCE

MOURIR AVEC GRÂCE

 

 

Dernièrement, j’ai eu le privilège d’accompagner ma mère dans son grand passage et d’attraper son dernier souffle en héritage. Privilège à biens des égards, mais surtout parce que, par sa confiance inébranlable en la Vie sous toutes ses formes, elle aura su nous pavé la voie, comme l’avait fait mon amie Anne-Marie en 2016, pour mieux partir avec grâce.

À 88 ans, et en perte d’autonomie depuis deux ans, ma mère répétait à qui voulait l’entendre qu’elle espérait plus que tout « se réveiller morte ». Et moi de lui répondre : « On te le souhaite Anita, mais en attendant, tu te réveilles vivante, alors vivons! »

Ah que nous avons vécu! J’ai eu la chance pendant cette période de découvrir ma vraie mère, ou plutôt la femme derrière la carapace qu’elle s’était construite au fil des années pour affronter, avec un code d’honneur transmis par les générations précédentes, tous les travers de la vie. Née aux Iles-de-la-Madeleine en 1930, dernière d’une famille de onze enfants, elle avait vécu une enfance simple, mais heureuse, avant que la vie commence à se compliquer. Infirmière de profession, sage-femme, arracheuse de dents et médecin de fortune pour tous ceux qui n’avaient pas accès aux soins de santé dans les années 50, elle était un peu la Blanche (série avec Pascale Bussière, qui joue le rôle d’une belle infirmière de dispensaire) de son patelin (Pour lire à ce sujet l’article de Mylène Moisan, dans le Soleil et La Presse, La femme qui bouge, cliquez ICI)

À cette époque, par contre, marier un médecin (mon père) la condamnait à rester à la maison et à ne plus travailler dans ce qui la faisait réellement vibrer. Elle a donc dû se conformer et abandonner un métier qu’elle adorait pour élever ses trois enfants. Puis, son mari qu’elle aimait, qui était atteint de bipolarité à une époque où cette maladie était mal comprise, s’est enlevé la vie un matin de février 1977, la laissant dans la plus totale incompréhension, avec trois adolescentes en crise. Elle en a bourlingué un coup, notre mère, pour nous assurer une éducation « à la hauteur » des standards de la famille Gauthier. Elle a même réussi à se reconvertir en femme d’affaires à succès, dans le monde des cosmétiques haut de gamme, pendant ses dernières années de vie active. En clair, elle a fait ce qu’il fallait pour qu’on ne manque de rien, et qu’on puisse avoir une vie la plus « normale » possible.

Je vous raconte tout ça, parce que ma mère aurait pu partir amère de ne pas avoir réalisé son rêve d’être infirmière de carrière, voire médecin. Elle aurait d’ailleurs été la meilleure des médecins, encore plus que mon père. Guérisseuse dans l’âme, sa simple présence apportait la guérison à ceux qui la côtoyaient. Mais l’époque et la vie en général en ont décidé autrement. Bien sûr, elle a connu des petites et grandes joies malgré tout, mais aussi de grandes souffrances, qu’elle a vécu en silence, pour continuer à être forte. Il y a deux ans, j’ai commencé à ressentir sa fragilité. Et j’ai pu me rapprocher de cette icône, la « marraine » de notre clan familial, par sa simple prestance et son port princier qui imposaient le respect de tous. Cette vulnérabilité imposée par la vieillesse a créé la faille nécessaire pour que mes sœurs et moi, on puisse toucher à son Être. J’ai eu plusieurs conversations sur « les vraies affaires » avec ma mère pendant cette période, qui, malgré l’impuissance de voir son corps se détériorer lentement, lui a été des plus salvatrices. Anita a notamment pu, en déposant son armure (et ses armes!), pardonner à notre père de l’avoir abandonnée de façon aussi brutale 40 ans auparavant. Et vous n’avez pas idée de la force du pardon, lorsqu’il est sincère et profond.

Après 40 années à lui en vouloir de s’être poussé de la sorte, à lui reprocher chaque matin de ne pas être présent pour la graduation de ses filles, au secondaire, puis à l’université, pour la naissance de chacun des petit-enfants, des exploits qui ont suivi à chaque étape de leur vie, elle s’est levée un matin et elle lui a pardonné… parce qu’elle était « tannée de lui en vouloir »!

Voilà ce qui arrive quand on ramollit avec l’âge! On permet à nos failles d’exister et de laisser passer la lumière. Ce pardon lui a permis de vivre la suite avec une grande résilience. Les dix derniers jours de sa vie ont été exemplaires. Après avoir fait le choix conscient de tout arrêter, prise de médicaments, nourriture, combat… elle s’est laissée glisser en toute confiance vers le grand Mystère, en douceur, à son rythme. Mais avant, comme à son habitude, elle a fait des blagues et raconté des histoires des Iles à tout le personnel qui s’affairait avec amour et dévouement à son chevet. Elle nous a éblouis par sa force tranquille et sa résilience, qui ont toujours été ses meilleures alliées. Entourée de ses filles, elle est demeurée consciente jusqu’à la dernière seconde, après avoir décidé d’accepter la sédation palliative, qui allait l’endormir pour ne plus se réveiller. Et ne plus souffrir. Quelques heures plus tard, son cœur s’est arrêté, la soulageant de ce corps affaibli.

Ma mère n’était pas une vedette. Mais elle est devenue notre star par sa détermination et son courage. Elle nous aura appris beaucoup de choses dans sa vie, et la plus grande sera sans aucun doute de nous montrer comment mourir avec grâce!